dimanche 9 août 2009

CAPBRETON réactions d'Anne

CAPBRETON vécu par Anne « le chat »

Vue de la cabine et du carré, la situation est cauchemardesque.
Guy et Benoît, son fils de 14 ans, sont blottis dans la couchette arrière, malades comme des chiens. Jérôme, 14 ans lui aussi, sous Nautamine, dort sur la banquette du carré, coincé le long de la table.
Alain à la barre, enfoui dans son ciré, disparaît régulièrement sous l’écume des vagues qui fouettent le pont.
Toutes les places étant occupées, je n’ai comme ressource que la cabine avant. Impossible de trouver une position qui me permette de m’agripper sur la couchette double. Ballottée dans tous les sens par la tempête, couchée sur le ventre, les bras en croix chaque vague me soulève d’au moins 15 centimètres. Le bruit est infernal, les craquements du bateau épouvantables, j’ai mal pour lui.
Régulièrement je traverse le carré pour apporter un morceau de pain, un œuf dur ou une tomate à Alain. C’est le parcours du combattant : il y a 20 centimètres d’eau dans le bateau. Les estomacs s’étant vidés, sur la surface flottent des trucs pas très ragoûtants. Je suis jambes nues pour ne pas salir mes vêtements. Je me cogne partout, je m’accroche ou je peux, j’ai failli tomber lourdement sur la tête de Jérôme en passant, je glisse sur les marches de l’escalier qui monte sur le pont, je tends enfin la nourriture à Alain qui me remercie d’un pâle sourire et m’assure que tout va bien. Je redescends tant bien que mal, m’assois sur ma couchette et m’essuie les jambes avant de me rallonger et de reprendre mes sauts de carpes. Je fais comme ça une quinzaine d’allers retours. De temps en temps je rêve qu’Alain est tombé à l’eau. Quand le cauchemar va-t-il finir ?
A ma dernière visite, Alain me dit qu’on va entrer dans le port de Capbreton, que je dois m’accrocher. Debout dans le carré, j’attends …. Tout d’un coup, par le hublot je vois le sommet d’un phare rouge …. et puis plus rien. Un silence assourdissant … puis des applaudissements, des gens qui parlent, la voix d’Alain, je sors, nous sommes arrivés, c’est le port, on nous amarre, il y a un monde fou autour de nous. Après je ne sais plus très bien. La douche froide au jet devant des centaines de gens chaudement vêtus, Alain à poil, moi en slip (je ne suis pas exhibitionniste). Je crois que c’est la meilleure douche de ma vie.
Et puis j’ai très faim. Nous allons manger des fruits de mer « Chez Salsamendi » sur le port. C’est la première fois qu’un restaurant tangue à ce point, impossible de rester droite devant mon assiette. Après plus de douze heures dans la tempête, il parait que çà s’appelle le «mal de terre »

samedi 8 août 2009

Coup de torchon à Majorque

MAJORQUE

Coup de torchon à Majorque


10 août 1995, Pierre mon gendre, qui m’a rejoint à Gibraltar, Sophie ma fille qui nous a rejoint à Ibiza et moi-même, arrivons au port d’El Arenal sur l’île de Majorque, aux Baléares. Pour trouver ce port, vous n’avez qu’à suivre les avions. Les pistes de l’aéroport de Palma se trouvent juste derrière. Nous venons prendre livraison d’Anne, «Le Chat, ma brune aux yeux bleus, qui attire le vent », qui arrive en avion : ça tombe bien !

Elle embarque sur Aloa sous une grosse averse. Elle est trempée, ses affaires aussi. (Je n’ai pas eu de pluie depuis Porto au Portugal, il y a un mois !). Comme d’habitude, dès qu’Anne monte sur l’Aloa, le temps se change et se met en colère.

Nous appareillons aussitôt. Coup de torchon ! Un vent violent provenant de terre qui, par effet de fun, bloque l’anémomètre à 50 nœuds, force 10. La mer est plate mais les embruns nous cinglent le visage : nous sommes cinglés. L’annexe AX3 que nous tirons s’envole, joue au cerf volant, casse l’aérien du régulateur d’allure, et se déchire.

Nous décidons de réparer et mouillons pour cela à Porto de Campos. Nous attendons deux heures que nos réparations sèchent et repartons. Entre temps la mer s’est formée et le vent n’est plus que de force 3. Nous passons le cap Salinas d’où l’on voit les Iles Cabrera toutes proches et faisons route sur Porto Petro. Grand largue, forte houle, nous roulons. Nous sommes roulés. Anne qui n’a pas encore eu le temps de s’amariner commence à avoir le mal de mer, un mal de mer terrible. Elle se fait mal sur la couchette arrière en roulant et se cognant, elle n’a plus de force pour se tenir. Pierre et moi la montons dans le cockpit à l’air libre. On l’allonge le long du plat bord. Comme elle risque à tout moment de rouler à l’eau, nous l’arrimons au rail de fargue, au balcon et aux filières avec un bout. La voilà saucissonnée, inconsciente, dans un état comateux.

Le soir nous arrivons au port de plaisance de Porto Petro. On couche Anne, ou ce qu’il en reste, dans sa couchette et allons dîner en ville. Quand on revient à bord, comme on avait « chargé », Anne nous envoie au diable et c’est bien mérité et c’est bien mérité. (Sur l’air de « ceux qui ont nommé les bancs »). « Vous ne m’avez pas emmenée ? J’ai faim ! En plus vous n’avez même pas pensé à me rapporter quelque chose à manger, vous êtes ignobles, demain je rentre ». Elle récupère vite, la miraculée ! Elle a un caractère impossible ! On la saucissonne, mais cette fois avec le doux « jésus » qui pend sur la cloison du carré et qui sert d’indicateur de gîte.

J’avais un ami qui faisait des courses de côtes avec une Austin Cooper S autant gonflée que lui. Il avait la particularité d’avoir son chien avec lui dans la voiture. Il passait son temps à regarder la route par les vitres latérales avant, du fait qu’il était toujours en dérapage contrôlé. Un jour le dérapage a été moins contrôlé, il est parti dans les décors et a fait trois tonneaux en contrebas, sans blessure heureusement. Le chien a jailli hors de la voiture, il ne l’a jamais revu !



Entre Ibisa et Formentora

« Le Chat », lui, embarque encore sur l’Aloa mais je dois avouer que, de plus en plus, je dois affûter mon argumentaire. « Mais que suis-je venue faire dans cette galère, c’est toujours pareil, c’est la dernière fois que je me laisse avoir.... »

vendredi 7 août 2009

Le Raz de Sein






Raz de Sein


« Qui voit Ouessant voit son sang, qui voit Molène voit sa peine, qui voit Sein voit sa fin. »


Cette année là, 1978, je navigue en Bretagne, au départ du Bassin d’Arcachon.

Je viens de quitter le mouillage de la Pie, dans l’archipel des Glénans, et fais route vers Brest. J’ai rendez-vous avec un de mes représentants à Porsmilin qui doit m’amener en voiture dans ma ville, pour assister à la fête locale, fonction de maire oblige.

Nous sommes trois à bord de l’Aloa, dont « Bibi », le fils d’un ami, âgé de 14 ans qui a l’habitude de naviguer avec ses parents.

Au milieu de la nuit, nous sommes, au large de Saint-Guénolé-Penmarc’h, en face du phare d’Eckmühl. A l’époque, pas de GPS ni de VHF, seulement les cartes, la règle CRAS, les compas dont celui pointe sèche, le Mini-Morin et la Radio-Gonio. Je passe mon temps à faire le point, tracer ma route, me référer sans cesse à l’annuaire des marées, à la carte des courants, à recaler l’estime, et patati et patata….Passionnant ! Et même si cette navigation d’antan n’est pas aussi précise que celle faite au GPS, l’important en définitive est d’être sûr de ne pas se trouver aux mauvais endroits !

Donc, pour aller à Brest, passage obligé : le Raz de Sein ! C’est un peu le Cap Horn français.

J’ai 10 ans pour mon premier contact avec lui. Nous visitons la Bretagne en famille. Nous choisissons un jour de tempête pour nous rendre à la Pointe du Raz. Je m’amuse à sauter à pieds joints, le vent me dépose un mètre plus loin.

Le Raz ? C’est comme si vous étiez assis sur la tête d’un Dinosaure et que vous lui regardiez l’échine et la queue : succession de rochers qui s’égrainent et s’éloignent en mer. Sur les deux plus au large, deux phares.

Courants, remous, brisants, tourbillons, déferlantes, gerbes d’eau, cascades, écume, mer blanche: Terrifiant ou grandiose ? Epoustouflant !

Et pourtant, on y pêche ! Les pêcheurs de l’île de Sein en premier, dans les déferlantes (voir et revoir Thalassa). Petits bateaux, gros moteurs et courage à toute épreuve.

Ils appartiennent à un autre monde. Tout petits déjà leurs premières paroles sont : «Attention tomber » avant même de balbutier « Papa Maman ». On ne leur apprend pas à nager mais à s’agripper ! Leurs premières bottes en caoutchouc ? On les entaille à l’arrière pour l’écoulement de l’eau : ils sont moins lourds à repêcher. Plus grands ils se les entaillent eux mêmes.

C’est aussi dans cet endroit mythique qu’est pêché le fameux « bar de ligne ». Il y a même un docteur d’Audierne qui le pêche en sous-marine, bon entraînement pour ses piqûres!

La première fois que j’ai franchi le Raz, c’était en 1976, et rien qu’à examiner la carte marine l’hiver au coin du feu, j’avais déjà franchement la trouille. J’avais donc demandé à mon ami Coat (Jacques Coatanea), marin breton chevronné, de m’accompagner et de m’assister pour cette première. Coat avait finalement accepté, non sans réticence.



Il est vrai qu’étant lui-même propriétaire d’un ketch de 13m GWENAIG tout en bon bois d’arbre, naviguer sur l’Aloa lui donnait l’impression de monter dans un « Tupperware » comme il se plaît à appeler mon bateau en plastique. Coat, je vous en reparlerai, c’est une masse qui vaut son pesant d’or, qui en impose et qui mérite le détour.

Nous nous retrouvons donc à l’époque, Coat et moi, en baie d’Audierne. C’est la première fois que je le vois petit-déjeuner : échalotes crues, bol de café noir suivi d’un verre de vin rouge (gros cul de préférence) ! Avec ça, « jamais de mal de mer » ! dit-il.

Nous sommes mouillés à côté du « Biniou » qui dessert entre autres l’île de Sein. Le commandant est un ami de Coat. Nous sommes priés à déjeuner à bord : homard, homard et rien que du homard ! (Pas plus de 4 jours par semaine, stipulent les conventions collectives). Inouï je vous dis ! Mystérieuse Bretagne, attachants Bretons…










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Revenons en face du phare d’Eckmühl.

Pas de vent, donc on bourrine. La navigation est fort simple, route directe vers le Raz.

J’écris au crayon marqueur sur le montant vertical du roof, le cap à suivre, à l’attention de mon jeune coéquipier à qui j’explique que dans 3 ou 4 heures, il apercevra des phares, plein de phares. A ce moment là, il faudra qu’il m’appelle pour que je prenne les choses en mains…J’aurai dû lui spécifier de m’avertir de tout fait nouveau : ça va sans dire, mais ça aurait été mieux en le disant !

Je vais me coucher dans la cabine avant, et m’incruste profondément dans mon sac de couchage que je zippe jusqu’au cou.

Je dors comme il n’est pas permis de dormir, d’un sommeil profond, à faire pâlir un ours mal léché.

Tout d’un coup, je suis réveillé par les cris effrayés du jeune barreur : « les rochers, les rochers ! »

Je ne sais pas comment, (car j’ai retrouvé le sac de couchage au milieu du carré, (je vous rappelle que je dormais profondément dans la cabine avant), mais je me retrouve dans le cockpit à côté de lui. Peut être une overdose d’adrénaline !

Vision quasi extraterrestre de la situation ! Brouillard à couper au couteau et, sur tribord, un énorme rocher noir qu’il vient juste d’éviter. Je ne sais pas où nous sommes. Dans ce cas, on fait, comme disent les Bretons « cap à l’azur » autrement dit, cap au large.

Nous sommes déjà cap à l’ouest, je persiste… et me retrouve devant un autre gros rocher. Je me pose toutes sortes de questions. Le moussaillon ne m’a pas prévenu en son temps de l’apparition du brouillard. A t’il fait une erreur de cap ? A t’on dérivé ? Ne me suis-je pas moi-même trompé dans mes calculs ?

Soudain, une sirène de bateau retentit, tout près, venant d’une direction indéfinie (cause brouillard). Ce bateau va nous rentrer dedans, c’est sûr !

Suis-je devant l’entrée du port d’Audierne sur le plateau de La Gamelle ?

Je mets cap au sud, j’accélère le moteur, Aloa ne va pas plus vite. J’ai dû perdre l’hélice ou plutôt, elle doit patiner, tourner en roue libre sur l’arbre, clavette cassée ?

Je ne suis pas au Raz de Sein quand même ! Le petit aurait vu les phares ! Il y en a plein à cet endroit : La Vieille, La Plate, Tevennec, Le Chat, celui de l’Ile de Sein et, par beau temps Armen !

J’envoie les voiles à tout hasard. D’après mes calculs, je dois arriver au Raz de Sein à l’étale de basse mer, pour le passer avec le courant de jusant. Re sirène du bateau …Mais pour qui sont ces sirènes qui sifflent sur nos têtes ? J’ai vraiment peur qu’on nous coule ! Bibi répond en soufflant de son mieux dans notre petite corne de brume en plastic rouge.

Le jour commence à se lever et, à travers une trouée dans le brouillard, j’aperçois enfin les feux d’un phare.

Je le compte 4 éclats, je vérifie, c’est le phare principal de l’Ile de Sein.

Son relèvement et le nombre de milles parcourus depuis le dernier point d’Eckmühl nous situent en plein dans le Raz. Alors, je devrais voir la Vieille et La Plate. Re sirène de bateau ! Mais que fait cet autre innocent au milieu de ces rochers ?

Une autre trouée dans le brouillard … ! Comme dans une apparition, je reconnais La Plate et La Vieille. C’est La Vieille et son gardien qui nous assourdissent de leur corne de brume.







Je viens d’embouquer le Raz de Sein et d’enfiler tous ses rochers d’est en ouest : Trouziard, Gorlégreiz, Ar Goent, Cornac La Ruina. Le Raz de Sein ? Je l’avais déjà passé de long en large. Et aujourd’hui ? En travers !


Ca va très vite maintenant, le courant nous propulse entre La Plate et La Vieille (heureusement que le courant passe de chaque côté des rochers, sinon ! …)








Je fais route à faible allure vers le port le plus proche : Morgat. Dès mon arrivée je plonge pour aller voir mon hélice. Elle est entièrement entourée de goémons longs et larges. J’ai dû les récolter lors du rase-cailloux involontaire. Ils font « déflecteur », rendant l’hélice inefficace quel que soit le régime moteur.

Sur le moment, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, mais j’ai pleuré les deux jours suivants. Dépression nerveuse, peut-être, ou carence d’adrénaline… Joyeuse fête locale !!!

« Mes chers concitoyens et iennes … »

jeudi 6 août 2009

ACCIDENTS





Accidents : « en mer, le danger c’est la terre »

Altinkum Didim


Forts des renseignements donnés par Aziz, un ami marin turc, J.B. « le zen » et moi, quittons la Marina de Kusadasi en Turquie pour Altinkum Didim, 40 miles nautiques au sud, via le détroit de Samos, puis le phare de Tekagac à l’entrée du golfe de Güllük.





Kusadasi la marina





On passe devant la crique où Anne a jeté l’ancre, toute l’ancre, et seulement l’ancre : vous vous souvenez ! Le coin est magnifique mais mal pavé. Aziz a bien insisté sur les roches longeant, bordant, et se cachant à l’entrée et au milieu de la baie d’Altinkum. L’étude des instructions nautiques confirme.



Un homme averti en vaut deux, avec J.B., nous voilà quatre à bord.

Ce joli petit village de pêcheurs est le point de départ pour la visite du plus grand temple du monde, celui de Didim.

Nous arrivons le soir et avec moult précautions, mouillons sur fonds de sable, à une trentaine de mètres du village ; Aloa est le seul bateau de plaisance.

Après une nuit des plus calmes, nous levons l’ancre en direction de Türbükü, toujours sur les recommandations d’Aziz, à 12 miles au sud, de l’autre coté du golfe.

Par rapport à la veille, seule une petite barque de pêcheur est venue s’ancrer à une cinquante de mètres de nous. Il s’agit de pêcheurs « nomades ». Ils sont le plus souvent deux, dans une barque d’environ cinq mètres, n’ont que des rames pour moyen de locomotion, passent la nuit à bord, dormant sur des tapis en attendant de relever leurs filets le matin.




A la pêche en Turquie





Je prends le cap qui va bien et qui va nous faire passer près de nos nouveaux voisins.

S’ils ont du poisson, ils nous feront signe, et comme de coutume en Turquie, on pourra leur en acheter, et comme de coutume sur l’Aloa, J.B. pourra les cuisiner.

Le matin de bonne heure, on ne voit pas les nuances des couleurs de la mer, donc pas les différences de profondeur. Le matin de bonne heure, un homme mal réveillé n’en vaut plus que la moitié, avec J.B. nous ne sommes plus qu’un.

Soudain, le bateau racle le fond, tremble, cahote, sort progressivement de l’eau, sursaute, retombe et stoppe net.

J’ai oublié qu’au beau milieu de la baie d’Altinkum se trouvent des hauts fonds dont la profondeur varie entre 50 centimètres et 2 mètres. Aloa cale 1 m 50.

Pour un arcachonnais, se déséchouer est une manœuvre banale, rapport aux bancs de sable. La manœuvre est simple : on fait gîter le bateau et on repart en marche arrière ou comme on peut ! Au pire on attend douze heures…

Vu qu’il n’y a pas de vent, on ne peut pas s’aider des voiles, ni des « nomades » d’ailleurs, qui s’enfuient toutes rames dehors.

Je descends à l’arrière par l’échelle de bain : je n’ai pas pied ! A 2 mètres sur ma droite, je me retrouve avec 50 centimètres d’eau seulement. Je m’éloigne donc du bateau par son travers avec un bout fixé à la drisse de spi et commence à tirer aussi fort que je suis bête. J.B. essaie de se dégager en marche avant et en marche arrière, et bien que le bateau gîta, je m’épuisa sans résultat. A l’avant du bateau j’ai pied, j’essaie de le faire pivoter. Peine perdue ! J.B. me passe masque et tuba pour un diagnostic subaquatique.

Horreur ! Nous sommes dans un trou. Nous sommes montés en pente douce sur un plateau rocailleux et sommes retombés dans un trou. Nous sommes prisonniers : nous sommes au trou. Je ne vous fais pas de dessin ; ou plutôt si, car il faut bien comprendre ce qui nous arrive. (voir dessin donc, et si vous ne comprenez rien au dessin ,revenez au texte)





Heureusement, les rochers sont suffisamment petits, d’une trentaine de centimètres de diamètre en moyenne. (Pour ceux qui sont ronds) J’entreprends donc de les dégager un par un jusqu’à créer un sillon rectiligne dans la direction par laquelle nous sommes arrivés.Vous me voyez venir, ou plutôt, partir. Au bout d’une heure environ, je réussis à tirer le bateau par l’arrière à travers ce canal creusé de main de l’homme, non sans mal : c’est le canal de Suée !

Aloa ne porte aucune trace de ce carénage sauvage.




Gumbet


7 heures du matin, Jean-Pierre « d’Artagnan » et moi quittons la marina de Bodrum-Halikarnas en Turquie, pour nous rendre au tout nouveau port de Türgütreis-Bodrum qui vient d’ouvrir.

Au programme : repérage systématique, visite des baies et criques, rase-cailloux….

J’ai potassé les instructions nautiques, pas de difficultés notoires.

La première baie est celle de Gümbet réputée pour la multitude d’hôtels qui se touchent, se suivent et ne se ressemblent pas. Jean-Pierre est debout à l’avant, se tient au foc à enrouleur qui est enroulé. Il prend son rôle de vigie au sérieux, il est très vigilant. Je barre à l’arcachonnaise (debout la barre dans le cul). Il n’y a pas de vent, on est au moteur, la mer est un vrai miroir, elle est belle, elle, le soleil luit, lui. Le sondeur ondule entre 6 et 12 mètres. Il a la précision d’une montre helvète mais aucun sens de l’anticipation. Pas le moindre bateau qui navigue à cette heure matinale, par contre on contourne moult caïques au mouillage. Attention aux chaînes et aux haussières !







de Bodrum à Gumbet








Il est 8 heures, nous nous apprêtons à quitter la baie et naviguons dans son ouest à une distance de 20 mètres de la ligne de baignade. Vitesse 5 nœuds, profondeur 6 mètres, capot coulissant de la descente grand ouvert. Je dis à Jean-Pierre qu’il peut regagner le cockpit. Il s’exécute et s’assoit le coude appuyé sur le roof.

BOUM ! Le bateau s’arrête net ! Pas moi ! Transformé en homme-canon, je suis propulsé à l’horizontale à une vitesse de 5 nœuds pendant que le bateau fait une croupade et un vrillage. Je tombe la tête la première sur le plancher de la cabine, 1 mètre 23 en contrebas, non sans heurter au passage le coin bâbord de la descente et la table du carré.

Un peu groggy quand même, j’aperçois la tête de mon bon Jean-Pierre, toujours confortablement assis dans le cockpit qui me regarde d’un air effaré. Je lui dis de couper le moteur. Moitié couché, moitié assis, je commence à me tâter : Tête, nuque, cou, visage. Je regarde mes mains : pas de sang. Même pas mal ! Un miracle pour un homme de cinquante sept ans, raide comme un passe-lacet, souple comme un verre de lampe et lourd comme une enclume mouillée. Je demande à Jean-Pierre si je suis blessé, il ne voit rien.

Je pense que nous allons couler. Je soulève le plancher pour examiner les varangues : pas d’eau, pas d’infiltration, R.A.S.

On a percuté une masse rocheuse aussi plate qu’un autel de sacrifice, à un bon mètre sous l’eau, infranchissable par un bateau d’1 mètre 50 de tirant d’eau. On n’est donc pas échoué ...encore heureux ! On fait un large tour par l’arrière et repartons. L’Aloa marche bien, ne tire ni d’un côté ni de l’autre, il est bien dans ses eaux. Jean-Pierre et moi faisons les commentaires d’usage : entre autres « c’est solide un bateau ! ». Je re-consulte les instructions nautiques, cette barre rocheuse n’est pas signalée. La carte du SHOM indique, par son ancre imprimée sur toute la baie, un bon lieu de mouillage. Depuis, j’y ai rajouté un bon lieu de naufrage. Car si la carte ne fait pas de détail, les rochers non plus !

Un quart d’heure plus tard, je ressens des picotements sur le râble bâbord. Je demande à mon bon Jean-Pierre à plusieurs reprises s’il voit quelque chose : il ne voit rien. Je commence à avoir un peu mal, comme si j’avais reçu un coup. Je me pommade au Voltarène. Jean-Pierre commence à voir apparaître des rougeurs puis un léger gonflement (je ne peux pas me voir moi-même à cet endroit là, ne m’étant pas tordu le coup ! Encore heureux !). Ca brûle : il me dit que çà doit être l’action du soleil sur la pommade ; rassurant mon Jean-Pierre !

Je n’ai mal que de temps en temps, mais la douleur devient de plus en plus vive. On ne m’a jamais passé à la question, jamais torturé, mais si on alternait fer rouge et coups de rasoir dans le corps au niveau du rein gauche, je dirais tout, et le reste. C’est horrible. J’ai du mal à me tenir debout. J’ai des sueurs froides, j’enfle de plus en plus. Je diagnostique et rends compte à Jean-Pierre :

« Rein éclaté, hémorragie interne. » « A cause d’une fibrillation auriculaire, je prends de la Flécaïne et des anticoagulants : je vais crever ! ».

Jean-Pierre veut faire côte pour me secourir au plus vite. Je réponds qu’il n’en est pas question, qu’il faut sauver le bateau (et lui aussi).

Commence alors un concentré de cours de sauvetage en mer, celui que j’aurai dû lui faire à chaque étape de nos multiples croisières:

Position GPS, longitude nord, latitude est, VHF canal 16, unidirectionnelle, donc pédalage pour émettre, relachâge pour écouter, Mayday, Mayday, Mayday, parler lentement en Français (il y aura bien quelqu’un pour comprendre qu’on est mal) expliquer clairement et simplement qu’il y a un plaisancier aux prémices de la mort, fusée rouge qu’il faut dégoupiller en un geste auguste de semeur, verticalement et vers le haut … Un cours magistral à faire pâlir le CROOS (en Turquie, la SAHIL GÜVENLIK ). Mon Jean-Pierre n’en peut plus !




de Gumbet à Turgutreis




J’ajoute très vite avant de mourir: « tu va rencontrer dans une demi-heure les rochers de Koçek, que tu laisseras sur bâbord, donc tu passeras à tribord, à une cinquante de mètres, tu passeras entre les falaises de la côte et l’îlot de Kargi sur lequel il y a un phare, tu verras plus loin une balise de danger isolé avec deux boules l’une sur l’autre, tu passeras entre le phare de Husseyin, bâtiment blanc en forme de phare justement, placé sur la côte, mais il te faudra passer plus près du danger isolé que de la côte parce-que les fonds sont malsains, et après le passage de ce cap tu continueras à longer la côte sur environ 2 miles et tu apercevras l’entrée du port de Türgütreis, et que le nom de Türgütreis est inscrit en grosses lettres sur la montagne et que tu ne peux pas te tromper, et que tu n’as cas regarder la carte et que tu n’as qu’à faire ce que je te dis ! Répète ! »

Mon Jean-Pierre n’en peut plus !(encore)

Bravo Jean-Pierre, heureusement que tu étais là parce-que moi, je n’y étais plus.

Nous arrivons dans le port de Türgütreis, tout beau tout neuf (pas nous, le port).




Aloa à Turgutreis




Deux hommes dans un Zodiac nous accueillent. J’arrive à reprendre les commandes.

Je leur explique que je suis blessé, que j’ai besoin de secours. Ils donnent l’alerte avec leur V.H.F. individuelle et portative, m’incitent à les suivre et m’indiquent la place la plus proche du quai ou m’attendent déjà trois autres hommes et une jeune fille. J’accoste, ils amarrent le bateau, je coupe le moteur et tombe dans les pommes. Pas longtemps, peut-être deux ou trois secondes. C’est incroyable, mais pendant ce laps de temps, je rêve que je n’ai pas eu d’accident, que je n’ai pas mal, que c’est un mauvais rêve. Effectivement plus de douleur, mais l’évanouissement ne dure malheureusement pas longtemps.

La jeune fille, Guliz de son prénom, m’annonce, en un excellent français, que l’ambulance et le docteur arrivent : Ils arrivent ! Il y a moins de 10 minutes que l’alerte a été donnée. Incroyable pour un Français !

Je sais depuis, car j’ai fait de ce magnifique port de plaisance mon port d’attache en Turquie, qu’il possède une antenne permanente de secours avec ambulance, infirmier, docteur, salle de premiers secours, héliport … eh oui !




Turgutreis la marina






La civière est sur le cat way, le long de l’Aloa. Je me lève. Nos amarreurs détalent effrayés en voyant le ballon de rugby qui s’est formé sur mon côté.

Je refuse qu’on m’aide à descendre du bateau ; je suis déjà tombé dans les pommes à l’insu de mon plein gré, alors, maintenant, je ne veux pas boire la tasse.

Je mets le temps qu’il faut, y arrive, me civièrise et me retrouve dans l’ambulance.

Je ne savais pas que dans les ambulances (en tout cas les turques) il n’y avait rien pour se tenir, se retenir, se maintenir, se piedtenir. Alors commence un nouveau calvaire: sirène à tue tête, ambulance à fond la caisse, docteur et ses glaçons, 20 minutes d’accélérations de freinages, de dos-d’âne … Vous vous accrochez ou vous pouvez, rien de tel pour vous tenir éveillé !

Retour Bodrum à 11 heures en ambulance, quitté le matin à 7 heures en bateau (à inscrire sur le livre de bord). Beau périple!

Me voilà donc à la clinique ultra moderne : « OZEL BODRUM HASTANESI »

Hastanesi en turc veut dire hôpital : ne pas confondre avec euthanasie.

Une dizaine, (je dis bien une dizaine) d’hommes et de femmes en blanc m’accueillent. L’une d’entre elles parle parfaitement le français (encore une). Je suis aux bons soins du professeur Abdulhah Servet qui me questionne. Je réponds, raconte, décris ma chute comme si je l’avais faite. On me passe à la radio et à l’échographie, plusieurs fois même : tête, cou, tronc, estomac, foie, rate, pancréas, reins, vessie, rien n’y échappe.

On me rassure : à l’écographie abdomino-pelvienne : « hématome très important s’étendant sur l’ensemble de la paroi gauche au niveau des plans sous-cutanés qu’ils dissèquent ». Autrement dit « hémorragie sous-cutanée ». Merci les anticoagulants ! J’aurai dû me bander...

Deux jours de clinique en observation, puis relâché en l’état car il n’y a rien à faire. Ils n’ont d’ailleurs rien fait et ils ont bien fait, confirmation faite en France une semaine plus tard. L’hématome s’est résorbé en six mois… seulement.

Je sors de la clinique à midi, le soir à 20 heures Jean-Pierre et moi appareillons pour Kusadasi. Navigation de nuit car, en principe, la mer est moins agitée. Le détroit de Samos cette fois est calme et nous arrivons à bon port à 6 heures du matin.

Pendant les deux jours à la clinique je ne me suis pas ennuyé, formalités oblige.

Mon assurance bateau m’a indiqué que j’étais assuré pour le bateau et mes passagers, mais pas pour moi !

Il n’y a pas d’accord de remboursement entre la Sécurité Sociale française et la Turquie donc la Sécu m’a dit de payer la note (2000 Euros) et de demander à mon retour le remboursement. Mon cas serait examiné et peut-être mes frais remboursés. Ma complémentaire m’a répondu qu’elle ferait comme la Sécu!

En définitive, c’est mon assureur AXA qui a tout pris en charge dans le cadre du contrat multirisque habitation, clause voyage et villégiature. L’hôpital a été payé par eux directement sans discussion. Efficacité !

Plus tard la Sécu m’a remboursé sa part, ma complémentaire, le complément, et j’ai rendu ses sous à AXA.

Merci AXA, merci mon bon assureur, c’est dans le malheur qu’on reconnaît ses amis.

Quant à mon assurance bateau, je l’ai résiliée à échéance et je me suis réassuré, après expertise du bateau, devinez où ? Chez AXA NAVIPLAISANCE!

L’année suivante, je suis revenu sur les lieux de l’accident, en scooter cette fois. La route surplombe la mer d’une cinquantaine de mètres ; on distingue parfaitement cette barre rocheuse qui s’étend transversalement à la côte à une distance suffisante pour naufrager tout bateau étranger de passage.

Aucune marque, aucun signalement ; avec les Bretons, il y aurait eu au moins 4 bouées cardinales et une perche de danger isolé…pour baliser ce trompe couillon.

Nos amis turcs devraient les imiter, eux qui sont spécialistes des marques, sous-marques contre-marques et des imitations en tout genre !

mercredi 5 août 2009

Agressions en mer







Agressions en mer


Marine grecque



1999, l’année du transfert de l’ALOA en Turquie. Guy « le caravanier » navigue avec moi depuis Palerme. Nous quittons Athènes où nous avons récupéré, la veille, à l’aéroport, sa compagne Yasmina. Elle n’est pas encore amarinée, donc, dans la cabine avant, avec un mal de mer indescriptible : elle se trouve, fort heureusement maintenant dans un état comateux.

Notre prochaine destination est Tinos, que d’autres plaisanciers, rencontrés à Delphes, nous ont décrit comme une des îles grecques les plus typiques. C’est le Lourdes orthodoxe, avec sa basilique, ses pèlerinages, ses nombreuses chapelles et pigeonniers. Il nous tarde de la découvrir.

La route est simple, mer Egée, vers l’est. Depuis le Cap Sounion où l’on peut admirer le temple de Poséidon, nous passerons entre les îles de Kéa et Kythnos, laisserons Gyaros à bâbord, Syros à tribord et arriverons en plein dans le port de Tinos. 80 Milles nautiques à la louche. Vent de coté, secteur nord 3 à 4, gentille houle à la crête à peine déferlante, doux roulis de rêve !








Guy est à moitié équipier, à moitié infirmier : une main pour le bateau, une main pour la femme.

Nous arrivons au sud de l’île de Gyaros. Nous distinguons de plus en plus et de mieux en mieux une espèce de grande armada de bateaux de guerre gris marine. On va droit sur eux, on va se régaler. Plus on va droit sur eux, plus on a l’impression que ce sont eux qui viennent droit sur nous. Ils se rapprochent, ils arrivent, ils nous arrivent dessus. Ils sont 9 !




Photo bâtiment français à défaut








Ils nous font : la file indienne, le triangle, le carré, la tortue, nous passent devant, derrière, de tous les côtés. Ils sont partout ! C’est l’horreur !

Lors d’un passage, un capitaine, juché sur sa passerelle de commandement, tout de blanc vêtu, un mégaphone à la main, nous assène des coups de gueule dans une drôle de langue, du grec peut-être, compte tenu du drapeau bleu et blanc qu’il arbore sur son bateau à double rangée de dents. Car ils sont armés les bougres ! Canons, mitrailleuses, lance-ceci, lance-cela, mer-mer, mer-air, anti-bateaux, anti-avions, anti-Aloa, radars en tout genre, bref, de vrais navires de guerre.

Je descends à la VHF et leur demande dans un anglais aussi parfait que celui d’un débutant auvergnat, ce qu’ils veulent, et pourquoi ils sont si méchants. Il me répond dans la même langue que tout à l’heure. Ce langage de sourds ne dure pas longtemps, car maintenant ce sont leurs sirènes qui nous assourdissent. Quand je pense que Yasmina ne se rend compte de rien, c’est dire l’état dans lequel elle se trouve et semble se conforter.

Je remonte sur le pont, l’homme en blanc nous fait des signes autoritaires, du style « foutez-moi le camp ! »

Guy n’en peut plus ! « C’est un incident diplomatique, il faut porter plainte à notre ambassade, nous ne sommes pas en guerre … »

Eh si, justement !

La France prend part actuellement, dans le cadre de l’ONU ou de l’OTAN, (ou les deux réunis), à la guerre en Croatie. D’ailleurs nous n’étions pas très rassurés en traversant le détroit d’Otrante entre l’Italie, la Grèce et l’Albanie. Avant de quitter Bordeaux, mon bon Guy était allé chez un marchand d’armes et avait acheté un pistolet à grenaille et une bombe antiviol, au cas où.

Nous sommes en plein « au cas où »! Alors, debout dans le cockpit dans un langage solennel, je clame à Guy : « va chercher le pistolet et la bombe, nous allons livrer une bataille héroïque, tels les cavaliers du Cadre noir de Saumur contre une division de blindés allemands.

Ce fut un carnage (pas pour les blindés, pour les cavaliers). Les ordres, les gestes, les intonations deviennent de plus en plus pressants et nous sommes déjà cap au sud pour obéir aux mouvements significatifs de l’homme en blanc. Je ne comprends pas ce qui nous arrive, descends à la table à carte, fais rapidement le point. Nous nous trouvons sur une ligne rouge pointillée qui entoure l’île de Gayros, à l’intérieur de laquelle est écrit en rouge « zone interdite ». A l’épaisseur du trait près, nous ne sommes pas en infraction. Je consulte les instructions nautiques qui m’indiquent que cette île a servi autrefois de bagne, puis de prison pour les communistes, du temps où les généraux étaient au pouvoir en Grèce. Aujourd’hui elle est terrain militaire. Et voilà, nous nous éloignons. Ils ont l’air content. Ils reprennent une formation ordonnée, se mettent en ligne, se mettent de côté et se mettent à tirer comme des malades des salves de bâbord, des coups de canon, dans un bruit assourdissant et à grands renforts de fumée. Pauvre petite île !

On devait les gêner un peu quand même ! Mais on n’était pas dans la zone interdite, non, on n’y était pas, à moins qu’ils n’aient déplacé la ligne rouge sans m’avertir.

Quant à Yasmina, je vous rassure, elle est toujours vivante.


Gui, "le caravanier",quand il n'est pas en guerre


Nous avons passé un jour dans l’île de Tinos que nous avons explorée à bord d’un 4 X 4 de location. Je vous recommande la visite, surtout si vous arrivez dans la basilique orthodoxe (à pieds) quand la chorale est en train de répéter (debout) pendant que sonnent les cloches (au dessus).



Samos



Il est minuit. Je quitte Kusadasi en Turquie. Je vais à Bodrum, il me faudra 18h environ. Nuit noire, mer d’huile, pas un souffle de vent, je navigue au moteur. Il fait chaud, tous les capots sont ouverts : cabine avant, toilettes, roof. Le pilote automatique me dirige avec une précision diabolique vers le phare de Gatos sur l’île grecque de Samos. J’ai fait la sieste dans l’après midi en prévision de ce périple en solitaire. Je dormirai en « pointillés » après avoir passé le fameux détroit entre l’île de Samos et le continent turc.



Ce détroit de Samos, je ne l’aime pas. Quand vous l’approchez par le sud, vous êtes accueilli par des éoliennes. Et elles tournent les vaches, elles tournent vite. Si vous ajoutez les effets de fun et venturi vous pouvez vous préparer à danser. C’est d’ailleurs dans ce détroit que j’ai eu le plus de problèmes et d’avaries. Je vous raconterai.

Cette nuit, pétole totale. Je suis assis dans le cockpit à tribord, le doux et rassurant ronronnement du Volvo 2002 me propulse à 6,5 nœuds. Je donne libre cours à mes rêves, je suis bien, tout est calme.





Tout d’un coup, surgit derrière moi, juste derrière, une énorme masse que je n’arrive pas à définir car je suis ébloui par un puissant projecteur. Elle passe à grande vitesse à deux mètres derrière l’Aloa. J’ai d’abord l’impression que c’est un avion qui se crashe ou le retour d’une capsule APPOLO. Elle me contourne, il s’agit donc d’un bateau. Il tourne autour de moi soulevant des vagues énormes, Aloa est transformé en balle de ping pong. L’eau rentre dans la cabine avant, dans les toilettes, dans le carré. J’entends des cris, des you you you, on dirait une tribu de sioux autour d’un totem auquel un visage pâle est saucissonné.

Je saisis le projecteur à iode que j’ai toujours sous la main quand je navigue de nuit. J’éclaire mon pavillon national. Il est bleu blanc rouge, il est français, il est ami, il est touriste.

Par contre, le pavillon de courtoisie que j’arbore est rouge avec un croissant et une étoile blancs, il est turc !

Mes sioux continuent à tourner et à hurler.

Je dirige mon projecteur sur eux. Je découvre une vedette d’une quinzaine de mètres, toute blanche, sa coque marquée en toutes lettres « HELLENIC COAST GUARD ». (ELLINIKO LIMENIKO SOMA, ce qui veut dire en grec, GREEK HARBOUR CORPS), autrement dit GARDES COTES GRECS.

Sur le pont, 6 ou 7 marins tout de blanc vêtus : les Sioux. Ils éteignent tous leurs feux et disparaissent dans le noir. Si je suis cardiaque, je meurs !

Plus tard, j’ai appris par des amis, pêcheurs turcs, que le capitaine de ces gardes-côtes de Samos était bien connu dans le secteur et réputé pour ce genre de plaisanteries.

En définitive, ils ont dû vérifier, s’il y avait du monde à bord, pourquoi pas des clandestins ?

Pour une fois que le détroit était calme !



Turquie



Nous sommes en Turquie. Jean-Pierre « D’Artagnan », Michel, un ami commun et moi, quittons Kusadasi à minuit. Nous allons à Foçà (prononcez Fotcha) en passant par le détroit de Cesme (prononcez Tchechmé) entre la côte turque et l’île grecque de Chios (prononcez Kios). Nous arriverons normalement vers les 18 heures.

Il fait bon, il fait beau, personne à l’horizon, tout est calme, une veille inutile … Pas beaucoup de vent, donc voile et moteur. Il faut faire 5 nœuds sur le fond pour avaler les quelques 90 milles nautiques.

Je prends le 1er quart, mes deux coéquipiers sont dans leur couchette respective. Il est deux heures du matin, nous venons de passer le phare de Doganbey.








Tout d’un coup, sirène et projecteur à 100 mètres derrière nous. Une vedette rapide nous rattrape, vient à notre hauteur. Elle est blanche avec des stries obliques orange et bleues, d’une douzaine de mètres avec une mitrailleuse de gros calibre sur le pont. Ce sont les Gardes-côtes turcs : « Sahil Güvenlik » tout de blanc vêtus.

Je dis à mes amis de ne pas se montrer. Trop tard, deux têtes endormies sortent déjà des capots de l’Aloa.

Un des cinq marins de la vedette, maigre et balafré m’interpelle : « Captain ! Papers ». Je descends dans la cabine, ouvre la table à carte et, dans la pénombre, saisis une enveloppe en plastique transparent, dans laquelle je conserve mes papiers. La vedette est déjà à couple, à grands renforts de pare battes. Je leur donne les papiers. Ils me les rendront, après contrôle, comme c’est l’usage. Ils s’éloignent tous feux éteints. Nous reprenons notre route. Ils reviennent au bout d’un moment et nous crient quelque chose comme « tchéchik, tchéchik, tchéchik » en nous faisant signe d’aller en direction du nord, alors que notre cap est ouest-nord-ouest. J’essaie de parlementer à distance, leur signale que nous allons à Foça, mais personne d’entre eux ne parle ni l’anglais ni le français. Ils recommencent leur, « tchéchik ».

Je prends la direction qu’ils m’indiquent, mais où m’amènent-ils ? J’examine la carte. Aucun port dans les environs : le plus proche, celui de Sigacik, à 10 milles au nord. C’est pas possible ! Ils ne vont pas nous amener aussi loin ! 2 heures de route !

Je m’aperçois que je me suis trompé de papiers. Je leur ai donné le contrat passé avec mon port d’attache Sétur Marina de Kusadasi, au lieu de l’acte de francisation, et surtout le fameux « Transit log » obligatoire pour naviguer en Turquie. Je remonte dans le cockpit, ils ont disparu dans la nuit. Je reprends le cap de Foça ! Jean-Pierre me signale une épaisse fumée noire à quelques centaines de mètres derrière nous. Tous feux éteints, un bateau beaucoup plus gros, nous rattrape. A son tour, il nous éblouit de son puissant projecteur. La première vedette est à ses cotés. Visiblement ils discutent entre eux. Pas rassurant du tout ! La vedette vient se placer devant nous et le gros bateau derrière. Re « tchéchik » : j’obéis. Nous voilà, bien encadrés, faits comme des rats, faisant route nord. Drôle de convoi.

Mes deux copains et moi nous nous posons toutes sortes de questions. Je fais mon examen de conscience. Suis-je en règle, qu’ai-je fait ? Deux heures après, nous arrivons au port de Sigacik. Le gros bateau, tous feux éteints, disparaît. La vedette nous guide dans le port que nous découvrons pour la première fois. Elle regagne l’emplacement qui lui est réservé devant la petite caserne « Sahil Güvenlik ». Ils nous ordonnent de nous mettre devant eux. Jean Pierre saute sur le quai et amarre l’Aloa.


Jean-Pierre et Michel et Aloa un jour plus clément


Deux gardes-côtes armés de mitraillettes viennent se positionner sur le quai, l’un à la proue, l’autre à la poupe de l’Aloa. Ils ordonnent à J.Pierre de regagner le bord. Il est 4 H 20. Nous sommes assis en rang d’oignons dans le cockpit. Le jour se lève. Du haut du minaret tout proche, le muezzin appelle à la prière. On a du mal à se retenir de rire : c’est les nerfs ! Je demande à mes amis de faire profil bas. Le temps est long, interminable. Arrive alors une estafette bleu marine marquée « GENDARMA ». Huit gendarmes en tenue de combat (treillis kaki) en jaillissent, dans un concert de cliquetis de menottes accrochées à leur ceinturon. Pas rassurant.

Bref conciliabule entre les deux officiers, gendarme et garde-côtes. Les gendarmes nous demandent nos papiers. Jean-Pierre et moi donnons nos passeports, Michel n’en a pas, seulement une carte d’identité (en Turquie, le passeport est obligatoire en mer).

Le balafré nous donne l’ordre de le suivre au poste, j’en profite pour lui donner les bons documents du bateau qu’il examine et transmet dans le bureau d’à côté, à son supérieur, qui n’arrête pas de téléphoner.

Est descendu en même temps du fourgon, un jeune homme en survêtement, visiblement mal réveillé. C’est un interprète. Il m’informe que les gendarmes vont perquisitionner le bateau et que je ne peux pas m’y opposer. Je dis à Jean-Pierre et à Michel de bien surveiller que personne ne dépose quoi que ce soit dans le bateau à notre insu. On ne sait jamais, on a trop vu de films, peut-être … ! (Midnight-Express par exemple).

L’officier de gendarmerie monte sur Aloa.

Inquiet, il jette un regard prudent à l’intérieur du bateau, en se servant de sa lampe torche. Il descend, je le suis. Il inspecte la cabine avant, la couchette arrière, ouvre l’armoire à cirés … puis remonte. En quittant le bateau, il se prend un pied dans la filière, tombe à l’extérieur, entre le quai et la coque. Il est pendu par la cuisse. Il hurle de douleur. Ses gendarmes le regardent ébahis, personne ne bouge. Il hurle, continue à hurler. C’est J. Pierre et Michel qui lui viennent en aide, l’agrippent, le halent et le remontent sur le quai. Il s’éloigne en boitant et vociférant. Pas rassurant tout çà !

Nous sommes convoqués une nouvelle fois au bureau, nous avons la peur au ventre.

L’interprète écoute ce que lui dit l’officier des garde-côtes. Son visage semble s’éclairer. Il nous traduit : « vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à craindre, vous avez été contrôlés. Les gardes vont vous remettre le procès-verbal de leur intervention. Il s’agit d’un contrôle contre l’émigration clandestine …» Les gendarmes s’en vont en laissant l’interprète.

Il est 6 H du matin ! On nous sert le thé. Rassuré, je pars dans un discours fleuve vantant les mérites des garde-côtes, à rendre jaloux un vieux renard d’homme politique en campagne. C’est vrai qu’on est bien content de les avoir quand on est en difficulté. Le traducteur traduit au fur et à mesure, le visage des garde-côtes s’illumine petit à petit. L’atmosphère n’a plus rien à voir, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !

Je signe le procès verbal, nous les saluons, nous partons en direction de notre bateau. Le balafré, une nouvelle fois, nous demande nos papiers, les réexamine, consulte une liste de noms et nous les rend à regret. En voilà un qui ne digère pas le chou blanc !


Jean- Pierre, ma pomme et Michel au détroit de Cesme.
Pas d'alcool à bord en mer! Mais alors : à terre!!!!

Nous avons bien sûr raconté cette histoire à Aldo, notre grand ami turc. Il nous a donné toutes les explications après avoir lu les journaux qui relataient les faits :

Cette nuit là, la Turquie avait organisé une vaste opération « coup de filet » dans le cadre de la lutte contre l’émigration clandestine (Orient vers l’Europe). La Turquie devait faire preuve de bonne volonté, auprès de la Grande-Bretagne en particulier, qui, sous cette condition, était d’accord pour se porter caution d’un emprunt auprès du FMI (Front Monétaire International).

Notre pays d’accueil avait mobilisé d’importants moyens pour cette opération d’envergure et très médiatique.

Sur l’arrière de l’Aloa, j’ai fait inscrire son nom, mais aussi, en toutes lettres, celui de son port d’attache : Arcachon. Excès de fierté peut être. Ils ont cherché dans leurs listes de bateaux français en transit, sans le trouver bien entendu, un bateau du nom d’ «Arcachon »…!

Depuis, il est marqué : ALOA II

AC

Ce qui est réglementaire.

Ils ont pensé aussi que nous faisions une manœuvre de diversion !

Pour pouvoir inspecter un bateau étranger, il faut un jugement spécial. Ils l’ont obtenu dans la nuit, ce qui explique les interminables coups de téléphone de l’officier des garde-côtes.

Les gardes-côtes ne sont pas habilités, à faire des perquisitions, d’où l’intervention de la Gendarma.

Cette nuit là, un bateau de pêche turc contenant vingt clandestins a été arraisonné aux environs de Bodrum, soit 100 milles nautiques au sud. Notre ami le balafré n’y était pas !

Pas de chance pour lui décidément !